
En vieillissant, les femmes afghanes qui pratiquent le plus vieux métier du monde pour nourrir leur famille,
passent de la prostitution à la mendicité pour survivre.
Photo AP
(02 mars 2007)
En Afghanistan, la prostitution est l'ultime tabou, un métier caché, un mot que personne n'ose prononcer. Michèle Ouimet a rencontré une de « ces femmes-là. »
Il y a 10 ans, Suraya couchait avec son premier client. Elle s'en souvient comme si c'était hier. Un homme de Kandahar, grand, costaud. Gentil aussi. Un homme d'affaires. Il lui a donné 100 afghanis (2 $ US).
Après, elle s'est sentie triste, sale, et elle s'est mise à détester son corps. Mais elle n'avait pas le choix, son mari venait de mourir et elle avait trois enfants sur les bras. Trois filles, trois bouches à nourrir.
Aujourd'hui, Suraya a 40 ans. Elle est vieille, selon les critères afghans. Son corps est usé, lourd. Son foulard noir laisse échapper quelques mèches grises. Les clients se font rares et les prix baissent.
Depuis 10 ans, Suraya vit dans la honte et la peur que ses filles devinent son métier. Jamais elles ne pourront se marier si les gens apprennent que leur mère est une prostituée, un tabou absolu dans ce pays très religieux.
Suraya en a vu de toutes les couleurs en 10 ans : des hommes violents qui la battaient parce qu'ils étaient drogués ou soûls, des vieux, des riches avec des autos étincelantes et des commerçants qui la prenaient rapidement derrière le comptoir pour 200 afghanis (3 $ US).
Lorsqu'elle parle, elle dit toujours : « Les femmes comme moi. »
« Les femmes comme moi ne peuvent pas aimer, croit-elle. Tout ce qu'elles veulent, c'est l'argent. »
Je l'ai rencontrée chez une de ses amies, une prostituée qui vit dans un quartier de Kaboul accroché à flanc de montagne, là où s'entassent les pauvres. De la neige sale et des déchets jonchent la ruelle qui mène à sa maison. Une porte en bois mal ajustée s'ouvre sur un couloir qui débouche sur une petite cour intérieure.
Suraya, elle, vit dans un minuscule appartement, au centre de Kaboul. Une pièce et demie pour elle et ses trois filles, qui ont aujourd'hui 15, 16 et 17 ans. « Toutes les trois vont à l'école », souligne Suraya.
Elle a commencé à se prostituer sous les talibans. Elle était terrifiée. S'ils l'avaient arrêtée, ils l'auraient tuée. Mais elle n'avait pas le choix. « Je devais mettre du pain sur la table. »
Même si la plupart des hommes se protègent avec un condom, elle a attrapé des maladies. « Vous savez, des maladies que les femmes comme moi attrapent », laisse-t-elle tomber.
Suraya approche ses clients en leur demandant s'ils peuvent l'aider. Ceux qui sont intéressés comprennent et l'amènent chez eux. Parfois, des hommes la rejettent. « Ils m'insultent », dit-elle. Mais elle se trompe rarement, elle a du flair pour repérer les clients.
Un mot banni
« La plupart des femmes refusent d'admettre qu'elles se prostituent, explique Nelab Hesmat, porte-parole du Mouvement révolutionnaire des femmes afghanes (RAWA). Elles ne prononcent jamais le mot prostituée. »
RAWA est un organisme qui se bat pour l'égalité entre les hommes et les femmes. Leurs prises de position radicales lui ont attiré de nombreux ennemis. Elles sont basées au Pakistan. En Afghanistan, elles travaillent dans la clandestinité.
RAWA essaie d'aider les prostituées. C'est par leur entremise que j'ai connu Suraya. Mais les femmes de RAWA sont méfiantes. Elles m'ont d'abord rencontrée, puis elles m'ont fixé un deuxième rendez-vous, mais je devais venir seule, sans mon traducteur. Elles se chargeaient de me trouver une interprète.
Les prostituées sont parfois très jeunes ou vieilles. « Certaines ont 50 ans, précise Nelab Hesmat. La plupart sont pauvres ou veuves, mais il y a aussi beaucoup de femmes mariées. Parfois, leur mari est au courant, mais il ferme les yeux. Leur femme rapporte de l'argent et ils sont complètement démunis. »
Les prostituées utilisent différentes stratégies pour trouver leurs clients. « Elles rentrent dans les taxis, parlent avec les propriétaires des commerces, poursuit Nelab Hesmat. Elles bouclent ensuite leurs rendez-vous par téléphone. »
Impossible de connaître le nombre de prostituées. Le chef de police de Kaboul l'ignore. Celui de Herat aussi. Mais tous deux reconnaissent que la prostitution existe et qu'elle est florissante - pas étonnant avec un taux de chômage qui frise les 40 %.
À Herat, ville conservatrice aux confins de l'Afghanistan, 15 % des prostitués sont des hommes.
« En 2006, nous avons traité 84 dossiers de prostitution, affirme un avocat qui travaille au bureau du procureur général de la province d'Herat, Noorudin Nezami. La prostituée et le client sont punis. En général, ils sont condamnés à 10 ans de prison, mais en réalité, ils en purgent à peine un ou deux. »
La prostitution est un métier à risque. « Il existe de nombreuses maladies vénériennes, constate le Dr Qadir Assemy. Chlamydia, gonorrhée, syphilis. La plupart des prostituées viennent de milieux très pauvres. L'hygiène est souvent déficiente. »
En racontant son histoire, Suraya soupire, rit parfois, pleure un peu. Elle sèche ses larmes en passant son voile sur ses yeux.
Lorsqu'elle était jeune, Suraya pouvait gagner 2500 afghanis par mois (50 $ US). Aujourd'hui, elle en amasse à peine 1000 (20 $ US). Lorsque les clients se font rares, elle met sa burqa, s'assoit près de la grande mosquée et tend la main. Elle quête, l'ultime déchéance.

