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Réflexions sur 26 Décembre
Janvier 2005

Par Tania Principe, WHRnet


En Ukraine, une nation de 48 millions d'habitants, une nation vieille de plus d'un millier d'années, le peuple a peut-être exercé le droit de voter pour un président - librement et équitablement - pour la première fois le 26 décembre 2004. J'ai eu le privilège d'être témoin de cet événement historique. Le 26 décembre 2004, un dimanche froid, froid à la campagne, à Kalush, mon collègue et moi allions entamer un suivi du déroulement de ce processus démocratique pour une période qui allait durer 24 heures.

Notre premier arrêt fut une petite ville à une heure au nord de Kalush. Nous sommes arrivés en voiture à l'Hôtel de Ville et avons trouvé une foule de gens, venus directement de l'église vêtus de chapeaux de fourrure et longs manteaux, fourmillant sur les marches du bâtiment. Les habitants de la ville nous virent arriver et nous accueillirent avec des pommes.

A l'intérieur de la grande salle non chauffée de l'Hôtel de Ville, une masse de gens encore plus importante formait une vingtaine de longues queues, côte à côte et d'avant en arrière, attendant la réception de leurs bulletins de vote. Un courant d'énergie traversait toute la salle.

Je me tins au fond de la salle, au bout d'un long bureau où l'on distribuait les bulletins de vote. Une vingtaine d'agents électoraux vérifiaient les passeports, rayaient les noms de la liste électorale et tendaient un bulletin de vote au suivant dans la queue. Bulletin après bulletin, les agents électoraux exerçaient leur fonction de façon continuelle. Assise à coté de moi sur une chaise se trouvait une femme beaucoup plus âgée. Elle m'observait tandis que je les observais. Elle poussa du coude mon interprète, Vasyl. D'une voix basse et assurée, elle se tourna vers Vasyl et dit, " Dites-lui que je crois en une Ukraine libre. Dites-lui que l'Ukraine peut être un pays prospère. J'ai quatre-vingts ans. J'ai vu des tas de choses. Je voudrais voir une Ukraine libre, ne serait-ce que durant le dernier mois de ma vie ".

Au cours des dernières quatre-vingts années de son histoire, les conflits et l'assujettissement ont régné en Ukraine. L'Ukraine a une histoire troublée, presque triste. Ses habitants ont subi près de mille années d'occupation. Elle est tombée victime des Mongoles, de l'empire ottoman, des Habsbourg, de la Pologne, des Soviets et de l'Allemagne nazie. Durant sa longue histoire, l'Ukraine n'a connu qu'une année d'indépendance - 1919.

Durant et avant le régime soviétique, la vie était marquée par la famine, l'agitation et l'occupation. Rien qu'au cours du 20e siècle, deux famines artificielles ont fait entre cinq et huit millions de morts. On estime que huit millions d'autres personnes ont été tuées ou exilées en Sibérie sous le régime communiste soviétique. Et il y a eu, en outre, le conflit avec la Pologne, l'occupation nazie et la catastrophe de Chernobyl.

En 1991, l'Ukraine a officiellement déclaré son indépendance de l'URSS. L'indépendance, si l'on peut employer ce terme, a été difficile. De graves problèmes sociaux et économiques, une inflation ridicule, une pénurie d'électricité, une détérioration de l'infrastructure et un niveau de chômage élevé ont contribué à la pauvreté relative de l'Ukraine. En outre, la corruption a posé un grand problème pour l'État et les pouvoirs. Cinq familles contrôlent les médias, la plupart des grandes entreprises, les ressources naturelles et l'arène politique.

Ce sont bien entendu les femmes qui ont été les plus touchées par cette corruption et cette relative pauvreté. Une recherche Ukraine + femmes sur " Google " révèle page après page des services matrimoniaux par correspondance pour étrangers. Le trafic et la prostitution sont devenus essentiels à la survie de l'individu et de la communauté. Les perspectives limitées d'emploi sont principalement partagées par les hommes. Cela a contribué au préjugé contre le travail des femmes. Les autorités publiques étaient composées d'hommes : ils avaient tous des jeunes femmes pour secrétaires. La plupart des agents électoraux dans les communautés étaient des femmes, et pourtant durant notre instruction officielle, aucune femme ne faisait partie du comité (bien qu'il en eut qui faisaient l'aller et retour avec du café et de l'eau). La transformation sociale et politique de l'Ukraine est absolument indispensable à l'amélioration de la condition de la femme et de ses droits économiques, sociaux et politiques.

À la veille du 21 novembre, les partisans de Victor Yushchenko s'assemblèrent sur la place de l'indépendance de Kiev. Au lieu de célébrer sa victoire, ils brandirent leurs foulards et drapeaux orange en signe de protestation. Leur nombre augmenta. Plus de 100.000 personnes se rassemblèrent dans sept villes. Dix mille restèrent à Kiev pendant quatorze jours. Par solidarité, ils exigèrent d'être reconnus et revendiquèrent la démocratie pour l'Ukraine. Le 3 décembre 2004, à la suite d'une décision de la Cour suprême de l'Ukraine et d'une décision subséquente de la Commission centrale électorale d'Ukraine le 4 décembre, la répétition du deuxième tour fut annoncée pour le 26 décembre 2004. Cette fois-ci, le monde entier serait à l'écoute.

Plus de dix mille observateurs descendirent sur Kiev le 21. L'appel au soutien de l'Ukraine et l'énorme unité des citoyens ordinaires exigeant d'être reconnus m'inspira à me joindre à eux. Le 8 décembre, je fis la demande au consulat, le 13 décembre j'étais notifiée de mon acceptation. J'étais à Ottawa le 19 décembre et à Kiev le 21. La tâche réelle d'un observateur le jour des élections est relativement fastidieuse. Liste de contrôle après liste de contrôle, ma partenaire et moi avons traversé plusieurs bureaux de vote avant d'arriver a la Commission territoriale des élections (TEC) où nous allions passer la nuit - vérifiant que les protocoles étaient fidèlement respectés et lus.

Dans la petite ville de Kalush, à l'ouest de Kiev et au sud de Lviv, près des Carpates, nous avons passé toute la nuit avec dix observateurs locaux dans le hall de la commission à attendre les résultats de 242 bureaux de vote. À l'extérieur du hall, 500 officiels électoraux, fumant et bavardant, remplissaient tous les couloirs, chaises et escaliers du bâtiment. Chacun à son tour entrait dans le hall, et leurs sacs de bulletins de vote seraient vérifiés. A l'intérieur du hall, nous étions tous ensemble depuis sept heures trente. Équipe par équipe, ils entraient dans le hall. Les sacs dans lesquels ils transportaient les bulletins de vote étaient examinés afin d'assurer que l'on n'y avait pas touché depuis le dépouillement. Le nombre des votes serait additionné une dernière fois avant que le président annonce les résultats définitifs pour le bureau de vote.

Le moral des agents électoraux était stupéfiant. À une heure du matin le 27 décembre, nous attendions toujours les résultats des deux tiers des bureaux de vote. Les employés attendaient patiemment, s'entassant littéralement dans tous les coins et escaliers.

La moitie des responsables étaient des partisans de Yushchenko, et l'autre moitié des partisans de Yanukovich, car chaque bureau de vote devait figurer des représentants des deux candidats. Ces "adversaires" avaient non seulement commencé la journée ensemble à sept heures du matin, mais ils avaient travaillé ensemble pendant les jours précédant les élections. Pour beaucoup d'entre eux, c'était la première fois qu'ils rencontraient un Ukrainien de l'Est ou, inversement, de l'Ouest. Et c'était la troisième fois en trois mois que les officiels avaient assisté au scrutin.

À une heure quarante, alors que Karl et moi, épuisés, essayions de décider comment nous allions organiser le reste de la nuit, nous entendîmes un chant venant de l'extérieur du bâtiment. Des hommes chantaient avec force et énergie. Mon collègue cherchât l'origine de ce chant. Un groupe de dix hommes se tenait dehors, dans la nuit glaciale, chantant à l'unisson. Leurs chants racontaient l'histoire de l'Ukraine. Leur musique m'enseigna l'espoir.

L'Ukraine est au bord du changement. Ce changement ne sera peut-être pas aussi important que ce que l'on espère ou ce qui est nécessaire, ni aussi rapide que le peuple le voudrait, mais le pays est réellement en transition. Le 26 décembre, les Ukrainiens se rendirent aux urnes pour la troisième fois afin de tenter à nouveau d'élire un président. C'était le peuple qui avait exigé ce troisième tour de scrutin. Des milliers de protestataires prirent position Place de l'Indépendance, y plantèrent leur tente, refusant de partir avant que des élections libres et équitables aient lieu. La Cour suprême accéda à ces revendications, et à celles du bloc ukrainien.

Cet événement monumental illustre derechef la puissance du peuple. Le peuple compte, et la démocratie continue à être la clef de voûte de notre liberté en tant que nations et individus. Un processus démocratique transparent ne doit jamais être considéré chose acquise.

Selon le compte-rendu de Neal Ascherson, les Ukrainiens voulaient seulement être " normaux ". Ils disaient par exemple " être normal, c'est avoir un premier ministre qui ne soit pas un criminel " ; " Cela veut dire avoir des scrutins qui ne soient pas falsifiés, payer pour ce que l'on désire au lieu de l'obtenir par pot-de-vin, avoir confiance en la monnaie, gravir les échelons grâce à sa valeur plutôt qu'à la corruption, avoir des ressources naturelles gérées pour l'intérêt public et non par des dinosaures égoïstes " ; " Cela veut dire que ceux qui volent l'état, même les présidents, doivent faire face à la justice " ; " Cela veut dire avoir un pays propre " ; " Treize ans depuis notre indépendance et nous n'avons toujours pas suffisamment confiance en nous pour être une véritable nation européenne. Jusqu'à présent ".

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