Par Françoise Nduwimana, Historienne, consultante en Droits Humains et en Développement International et membre de la Coalition pour les droits des femmes en situation de conflits
Ces femmes sont liées par un triple et triste destin, à savoir le génocide, le viol et l'infection au sida. Elles n'ont que la mort comme horizon.
Les victimes du génocide rwandais ne sont pas toutes mortes durant les cent jours qui ont fait basculer l'histoire du Rwanda. Alors qu'on commémore le 10e anniversaire d'une tragédie qui aura marqué la mémoire collective, le génocide des Tutsis et le massacre des opposants hutus, ce génocide continue d'emporter des vies humaines, notamment celles des femmes qui ont été violées et infectées par le sida. Elles ont été frappées d'une autre forme de mort atroce, innommable et insidieuse. Une mort à petit feu. Une extermination invisible.
Ces femmes sont liées par un triple et triste destin, à savoir le génocide, le viol et l'infection au sida. Elles n'ont que la mort comme horizon. Il devient alors difficile de parler de rescapées ou de survivantes, alors que la mort n'a jamais cessé de s'acharner sur elles. Le moment est donc bien choisi pour proposer, à partir de données et de témoignages recueillis au Rwanda en février 2004, une réflexion sur le droit à la survie de ces femmes.
Génocide, viol et sida
Le 29 janvier 1996, un rapport des Nations Unies révéla l'ampleur du phénomène des violences sexuelles commises durant le génocide. Ce rapport affirma que le viol, utilisé comme arme de guerre, était systématique, constituait la règle et son absence, l'exception. Le rapport signala également que « les miliciens ont utilisé le virus comme une arme vouée à transmettre ultérieurement la mort ».
Des travaux ultérieurs, centrés exclusivement sur la violence contre les femmes, apporteront un meilleur éclairage sur la nature, l'étendue, les conséquences et les auteurs des viols et autres atrocités physiques dont les femmes ont été victimes.
Un rapport de HRW/FIDH, s'il admet la difficulté de prouver avec certitude que la transmission du sida a été faite pendant les viols, dit : « Néanmoins, il est certain que des femmes ont été infectées au moment où elles ont été violées ».
De même, se basant sur les témoignages des victimes comme le cas de Jeanne à qui son violeur n'a pas caché son ultime intention en lui déclarant : « J'ai le sida et je veux te le transmettre », madame Radhika Coomaraswamy, affirme: « Nombreuses sont les femmes qui, comme Jeanne, ont survécu au génocide mais, ont attrapé le sida. »
Aujourd'hui, les ravages du sida dans les rangs des femmes violées confirment que le viol fut utilisé pour transmettre cette maladie. En effet, une étude publiée en décembre 1999 par AVEGA-AGAHOZO a établi que 66,7 % des victimes des violences physiques et du viol étaient séropositives. Les Nations Unies estiment qu'entre 250 000 et 500 000 femmes ont été violées pendant le génocide.
Quelles leçons ?
Stéréotypées et stigmatisées sous le prisme de la sexualité, les femmes tutsies, à qui le tristement célèbre journal Kangura a attribué des prouesses sexuelles, ont été présentées comme des êtres qui constituent une menace à l'homogénéité du sang hutu. Décrites comme des objets de tentation pour les hommes hutus, les femmes tutsies furent ainsi utilisées comme le préambule d'un appel à l'unité ethnique des hutus.
Une telle fixation sur le sexe jette les bases de la construction d'une haine ethnique à partir des femmes, réduites à la sexualité. Cela soulève deux enjeux d'ailleurs conflictuels si on les analyse d'après l'imaginaire rwandais.
Le premier est la reconnaissance non tacite d'une réalité biologique qui confère aux femmes le pouvoir de donner la vie. Le deuxième concerne l'appellation « Nyampinga » qui définit les femmes comme des citoyennes sans ethnie car la filiation au Rwanda est patrilinéaire.
Même si dans le cas du Rwanda, la terminologie « ethnie » n'est pas la plus appropriée, il n'en demeure pas moins vrai que de la construction sociologique qu'elle était avant la colonisation, la notion d'ethnie est devenue une réalité politique. Le défi qui est aujourd'hui posé aux dirigeants et à la population rwandaise n'est pas le refus d'admettre cet état de fait, mais de cesser d'instrumentaliser l'ethnicité à des fins d'exclusion et de discrimination.
En ce qui concerne les femmes, l'enjeu fondamental consiste à questionner les limites de la notion de Nyampinga. Si la femme n'avait pas d'ethnie, elle n'aurait dû faire l'objet de tant de haine. Comment expliquer cette crainte de voir les hommes hutus épouser les femmes tutsies ? Comment expliquer que des femmes hutues qui avaient épousé des tutsis aient été accusées par les génocidaires de trahison à la cause hutue, au point de subir les mêmes sévices et horreurs que leurs soeurs tutsi ?
Sans vouloir revendiquer le droit des femmes à l'identité ethnique — car le problème n'est pas tant l'identité que la manipulation politique dont elles font l'objet — force est de reconnaître qu'au Rwanda, on naît tutsi, hutu ou twa, selon l'ethnie du père biologique. Paradoxalement, en contexte de génocide, les femmes acquièrent une identité ethnique.
La transmission du sida était une arme triplement efficace aux yeux des génocidaires. La femme violée et infectée allait être une potentielle source de contamination pour ses futurs partenaires supposément tutsis, elle allait mettre au monde des enfants dont les chances de survie étaient très minces et elle allait finalement mourir, entraînant plusieurs décès derrière elle.
Quelles réponses ?
L'inscription du sida au chapitre des conséquences des viols pratiqués pendant le génocide reconfigure la perception de la justice, parce qu'en l'absence de traitements, les rescapées sont exposées à une sentence de mort. Au Rwanda, même si le prix des traitements antirétroviraux a été réduit de 200 %, passant de 6 000 $ US par mois en 1999 à 30 $ US en 2004, ils demeurent inaccessible aux personnes sans revenu.
Les femmes concernées sont majoritairement des personnes indigentes. Pour celles qui vivent grâce à l'agriculture, leur revenu mensuel est estimé à moins de 10 $. Et face à un programme national d'accès à la trithérapie dont la capacité ne dépasse pas 7 000 patients, les chances d'éligibilité de ces femmes sont très faibles.
Il est donc urgent de trouver des mécanismes de justice et de réhabilitation sociale qui tiennent compte de cette particularité. Le sida leur a été transmis dans un cadre bien précis, le génocide, et l'infection revêt un caractère criminel.
Or, les victimes ont unanimement condamné le fait qu'elles soient délaissées par la justice. Elles demandent comment on peut tolérer que les génocidaires soient bien nourris et soignés par le TPIR, pendant qu'elles meurent dans l'indifférence totale. Elles réclament du TPIR plus d'attention aux crimes à caractère sexuel et aux conséquences qui en découlent. Ce tribunal est doté d'un règlement qui l'autorise à assurer la réadaptation physique et psychologique des témoins et victimes, et elles lui demandent d'adopter une politique sur l'accès des victimes et témoins aux antirétroviraux et aux soins qui s'y rattachent.
Les organisations vouées à la solidarité internationale sont également interpellées. Une stratégie plus active et provictime dans la lutte contre le sida est nécessaire. Les victimes des viols et du sida ont le droit de prolonger leur espérance de vie grâce à l'accès aux traitements.
C'est à ce prix que la survie aura un sens. C'est à ce prix que des groupes de femmes violées et séropositives, comme l'association Duhozanye de Cyangugu, ne seront plus obligées de partager leurs maigres ressources entre les frais d'hospitalisation et l'achat de cercueils. Sur trente membres de cette association, il n'en reste que vingt-deux. Huit femmes sont mortes l'an passé. Victimes du sida ? Certes. Mais avant tout, victimes du génocide.
Extrait de LIBERTAS (Bulletin d'information de droits et démocratie) | Volume 14 Numéro 02

